Le Sillon

Entretien

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L’inquiétude vis-à-vis des pratiques agricoles prend un tournant conflictuel.

Spécialiste de l’économie et de la sociologie rurale, André Torre est directeur de recherche à l’INRA. Il travaille notamment sur la question des conflits d’usage et de voisinage. Interview : Adrien Leroy

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Y a-t-il une montée des conflits de voisinage entre agriculteurs et ruraux ?

Cela fait longtemps qu'on parle des conflits entre les agriculteurs et leurs voisins. Les statistiques montrent qu’historiquement, il y en a relativement peu. On évoque souvent le labour la nuit, le chant du coq qui dérange, les néoruraux qui ne comprennent pas l'activité agricole. Mais ces situations sont en réalité extrêmement rares. Ces dernières années, le nombre des conflits documentés reste stable. Il faut resituer le problème, qui n’est pas entre agriculteurs et autres occupants de l'espace, mais autour de l’usage des sols. Là, la conflictualité est extrêmement importante. En particulier quand on veut occuper ces sols, construire des maisons, des infrastructures de production d'énergie, des autoroutes, etc. On a besoin de terres et souvent, ce sont des terres agricoles.

Vous parlez du "mythe de l'opposition des agriculteurs et des néoruraux". Pourtant, cette conflictualité ressort souvent des témoignages des agriculteurs. Pourquoi ce ressenti ?

Il faut s’entendre sur le terme "conflit". Il peut y avoir des tensions, des frictions et des mauvaises humeurs, mais ça ne dégénère que très rarement en conflit. On parle de conflit quand on va au tribunal, qu’il y a des manifestations publiques, ou éventuellement des violences. Historiquement, l'opposition entre néoruraux et agriculteurs est très portée par les médias, parce que cela fait des articles intéressants dans les journaux, mais cela ne reflète pas la réalité des chiffres. À une exception près, c'est que depuis quelques années, il y a une inquiétude vis-à-vis des pratiques agricoles, qui prend un tournant conflictuel.

Pouvez-vous préciser ?

Les agriculteurs bénéficiaient d’une très bonne image, liée à la paysannerie, au terroir, etc. Une partie de cette image est en train de se dégrader. Le regard change également dans la population rurale. Il y a le sentiment d’une mise en danger des populations, par rapport aux fertilisants et aux pesticides. On observe des manifestations publiques, des tentatives de médiatisation et des recours aux tribunaux de plus en plus fréquents autour de ces thématiques. Ça, c'est quelque chose de nouveau. Et je pense que cette nouvelle conflictualité est partie pour durer. Il y a une demande d'information de plus en plus importante, avec différents types d'impacts au cœur de l’attention du public. Par exemple, la pollution de l'air est actuellement un thème grand public, tandis que celle des sols est plutôt un débat de spécialistes. À mon avis, le thème du sol va être de mieux en mieux connu à l'avenir, et est susceptible d’amener de nouveaux problèmes de voisinages.

Comment désamorcer les conflits en zone rurale ?

Je dois dire, malheureusement, qu’une véritable résolution des conflits est quelque chose de rare et difficile. On voit souvent que quand on veut les résoudre, ils rejaillissent ailleurs. On se retrouve avec des conflits qui ne se terminent jamais, comme dans le cas de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en France. La seule approche viable, à mon sens, est de travailler en amont, par la négociation et la discussion. Par exemple : si je veux ouvrir une ferme de mille vaches sans avertir la population, il est possible, voire probable, que cela n'aboutisse pas. En revanche, si on négocie et prépare le terrain, il est possible d'arriver à des solutions par le compromis.

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